EN BALLON!
PENDANT
LE SIÈGE DE PARIS
AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À
L'ASSEMBLÉE NATIONALE
HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT
En souvenir
des ascensions captives du Mans et de Laval.
 Gaston Tissandier
Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de la
physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de premier
ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature, véritablement
soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au contraire, s'accordera à
reconnaître que l'étude des ballons est bien faite pour passionner et stimuler
la clairvoyance des chercheurs. Mais ce qui offre un motif de surprise bien
légitimé, c'est l'invariable état de statu quo d'une telle invention.
Comment! le chemin de fer, la machine à vapeur, le télégraphe, nés au
commencement du siècle, sont devenus, en moins de soixante ans, les plus
formidables puissances de l'industrie; on les voit sans cesse grandir,
s'accroître, se fortifier ... et le ballon reste toujours,--aujourd'hui comme
hier,--ce qu'il était déjà il y bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils
donc marqués au sceau de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe,
à rester invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?
Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne sera
pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut faire admettre
que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute oeuvre humaine. Pourquoi
demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle enfance?--Rien ne pourra nous
empêcher de croire qu'ils grandiront. Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils
se transforment en appareils nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent
à eux les hommes d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être
la propriété exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est
indispensable qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.
Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de progrès
d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a créé les
ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur, où trouve-t-on
ailleurs des innovations, des découvertes véritablement dignes de ce nom?--Qui
s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces dernières années? A part
quelques ascensions remarquables, on cherche en vain une étude sérieuse, suivie,
propre à conduire à quelque résultat saillant.
Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons,
abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes parts. On
ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs des Gay-Lussac,
des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et des Glaisher, ces
navires aériens, compromis avec les filles de l'air de l'Hippodrome et
les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas grand inconvénient à ce
que les aérostats concourent à l'amusement des badauds du dimanche, et nous ne
voudrions pas être accusé de rigorisme en condamnant d'une manière absolue les
cabrioles aériennes. Il ne faudrait pas oublier cependant qu'à côté du frivole,
il y a le sérieux et l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher
l'horloge magique de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de
mieux; elle fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile
électrique ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?
En 1863, les campagnes aérostatiques du Géant ont attiré l'attention
du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera toujours
de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait tuer un principe,
et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi qu'à fournir à
l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment surprenantes, mais
infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867, une série d'ascensions en
compagnie de M. Eugène Godard, dans un but d'observations météorologiques; M. de
Fonvielle et moi, nous nous sommes aussi résolûment lancés dans la carrière
aérienne, et depuis quelques années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit
isolément, un grand nombre d'excursions dans les nuages; nous avons sondé
l'atmosphère dans les conditions les plus variables, par un ciel serein, comme
dans un air agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de
la mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance
exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et en faisant
mention de quelques autres ascensions d'aéronautes forains,--l'histoire des
ballons dans ces dernières années. Était-ce assez de ces efforts isolés? Que
pouvait-on faire, abandonné à soi-même, rencontrant pour ses expériences de
nombreux obstacles, n'ayant souvent à sa disposition qu'un matériel insuffisant
ou en mauvais état?
[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des Voyages
aériens, publié par la librairie Hachette, et contenant le récit des
ascensions de MM. Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la prétention
d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop séduisant, trop
admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié, cultivé, pour qu'il ne
s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. Nous disions qu'il faut s'élancer
dans les airs pour faire progresser la navigation aérienne, que c'est un
mécanicien qui a trouvé les organes de la machine à vapeur, un physicien qui a
inventé le télescope, et que l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à
connaître l'outil qu'il veut améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile
sous lequel est cachée la solution du grand problème! Nous affirmions que les
excursions dans l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des
scènes sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa
grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources d'étude
intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire à la découverte
des lois inconnues qui régissent les mouvements de l'atmosphère, qui commandent
le mécanisme de la météorologie. Nous tâchions de faire comprendre que c'est en
s'aventurant dans les plages aériennes que les aéronautes fonderont la véritable
science de l'air, comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que
les navigateurs ont créé la science de l'Océan. Mais l'exemple des
touristes aériens ne trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival
ne se présentait à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait
risquer sa fortune dans l'empire d'Eole!
Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation d'un
corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant la guerre,
nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de Meudon, supprimée
dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas être reconstituée?
Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des aéronautes, pour improviser
des ballons? Ce serait une imprudence, une folie des plus grandes, car dans
notre siècle, les guerres vont vite, et le sort d'un empire pourrait bien avoir
été décidé pendant qu'on ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon[2]!»
Mais les paroles le plus sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement
fermées.
[Note 2: Voyages aériens, page 556.]
Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France, la
véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle, c'est-à-dire
depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils bien confectionnés
auraient été mis à la disposition des explorateurs audacieux, vraiment épris de
la navigation aérienne; que l'Observatoire de Paris, dont le devoir est
d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles filantes, n'a jamais eu l'idée,
depuis Arago, de recourir aux nacelles aériennes pour faciliter les études de ce
genre? Comment expliquer le dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats
militaires, qui avaient été si efficacement employés, sous la première
République, et pendant la guerre d'Amérique?
Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique et
administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures de l'air,
ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait ingratitude à
l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes éminents et éclairés,
mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception. Quand ils osaient demander
d'utiliser le ballon l'Impérial, pour faire des expériences sérieuses et
privées, le ministre de la Maison de l'Empereur se gardait bien de confier à qui
que ce fût le matériel aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir,
sans soin, sans nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre
1870, l'Impérial est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège.
C'est en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux;
il avait coûté 30,000 fr.]
Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec l'oiseau, de
sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher terrestre, où, sans
eux, nous serions impitoyablement attachés; ils étaient à la veille de périr
faute de culture. Sans l'inventeur des ballons captifs à vapeur, qui avait
toujours quelques ballons dans son hangar, comme d'autres ont des chevaux dans
leur écurie, sans quelques aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources,
construisaient de temps en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de
cette grave et importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat
passait peu à peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour
comme du feu grégeois ou de l'émail italien.
Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le
gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes; ici
comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se montrer,
était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de lui opposer. Une
des plus grandes découvertes de notre génie scientifique allait peut-être
s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des étrangers le soin de
faire croître ce germe que les Montgolfier avaient semé sur le champ des
découvertes.
Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir de
notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit investie,
cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares modernes, pour que
l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la peine d'être gonflés!
Après les immenses services qu'ils ont rendus à la patrie, est-il permis de
croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une façon vraiment coupable? Est-il
permis d'espérer que le gouvernement protégera sérieusement les études
aériennes, que nos sociétés savantes s'en préoccuperont d'une manière efficace?
On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux prosélytes;
la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir et d'intéresser le
public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui feront défaut pour un tel
genre d'investigation, car, comme nous le disait avec esprit un des plus
illustres savants de l'Angleterre: «Le Français est essentiellement aéronaute;
son caractère aventureux, un peu volage, est bien fait pour cet art merveilleux,
où l'imprévu joue un si grand rôle.»
En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le privilège
de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle, car il y a,
au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis des hommes du
métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle l'opinion publique.
Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte instinctivement sur les
problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle n'accorde aux ballons une
large part d'admiration. Le peuple, le public, si vous voulez, aime les ballons,
comme il admire une oeuvre d'art, comme il écoute un opéra des maîtres; dans un
musée, sans être peintre, le public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être
écrivain, il trouve le bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes
découvertes dans les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui
dénigrent à sa naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de
Philippe Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition
des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le
répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein de
mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne. L'avenir
donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin appelle «vox
populi.»
Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans
l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la science
est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à ceux qui la
cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été négligée depuis vingt
ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement l'art des Montgolfier qu'on
a laissé dépérir dans une criminelle négligence. Il faut avouer et reconnaître
que toutes les sciences ont subi chez nous une trop visible déchéance; aussi
quand l'heure du péril a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir
aux immenses ressources de la nation.
Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792!
Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en décrétant
la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos frontières, avait
entre les mains un pays riche en génies illustres, tellement fertile en
intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête des sciences et de la
philosophie! A cette époque mémorable, en même temps que Carnot organise la
victoire, les savants créent toute une industrie nouvelle. Quand il s'agit de
faire de la poudre sans le soufre de Sicile, sans le salpêtre de l'Amérique, des
inventeurs se lèvent à l'appel du pays; ils ont du soufre qu'ils viennent
d'extraire des pyrites, ils produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les
éléments dans les vieilles murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas
Leblanc jette les bases de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée
le télégraphe aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées.
L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables à la
confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des
manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour donner
naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines modernes. La
science française du XVIIIe siècle prépare les premiers triomphes de Valmy et de
Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France de 1792 d'avec celle de
1870!
Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements;
puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des successeurs!
Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des Fourcroy, des Berthollet,
des Guyton de Morveau, les sciences naturelles des Cuvier, des Buffon, des
Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les mathématiques et l'astronomie, des
Monge, des Laplace, des Lagrange; la géographie des Bougainville et des
Lapérouse; la philosophie, des Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des
d'Alembert!
Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
Charles et de nouveaux Pilâtre!
G.T.
Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART
Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat le Céleste.--Lâchez
tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente à Dreux.
30 septembre 1870.
Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront de
juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis insensés; ils
diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée par l'ennemi, n'avait
pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans ses forts. Mais ce qu'ils ne
manqueront pas d'affirmer, c'est que les habitants de Paris, en traversant ces
heures les plus néfastes de leur histoire, puisaient comme une nouvelle force
dans les malheurs qui venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche;
c'est que leur énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les
menaçaient.
Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont signalés
aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec le sang-froid qui
dénote la résignation. On sent que quelque chose de terrible est menaçant, que
des événements uniques dans les annales des peuples vont se produire; il y a
dans l'air des nuages épais, précurseurs d'une tempête horrible; mais on
envisage l'avenir sinon sans émotion, du moins sans défaillance ni faiblesse.
Tous les coeurs vibrent à l'unisson au sentiment de la Patrie en danger.
Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute
hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut avoir sa
part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les ingénieurs remuent
la terre des bastions; les chimistes préparent des poudres fulminantes et des
torpilles; les métallurgistes fondent des canons et des mitrailleuses, tous les
bras s'arment de fusils.
Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En dépit des
affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien bloqués dans
leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord les lignes ennemies,
mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils n'ont pas rencontré un sentier
sur quelque point que ce fût, où le «qui vive» ennemi ne les ait contraints de
rebrousser chemin. M. de Moltke a résolu ce problème inouï: investir une ville
de deux millions d'habitants, faire disparaître sous un cordon de baïonnettes,
la plus immense place forte de l'univers. La capitale du monde se
laissera-t-elle emprisonner vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de
parler à la France, de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage,
d'avouer ses déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies,
sa force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix contre
un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes et d'enfants?
L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes agglomérations humaines,
sous l'inflexible vigilance d'une armée de geôliers? Arrivera-t-il à tuer la
France en étouffant la voix de Paris?
Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie
scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si
oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils sortis
tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles, allaient tout à coup
reparaître, pour contribuer à la défense de la Patrie, en lui portant par la
voie des airs, l'âme de sa capitale. Les aéronautes, plus audacieux que l'ancien
monarque de Syrie, se préparaient à franchir le cercle d'un nouveau
Popilius!
Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes qu'au
mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût pas été
possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait entendre un murmure
de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas que les aérostats n'ont
pas seulement emporté les dépêches parisiennes, ils ont emmené avec eux les
pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans les murs de la capitale cernée. Les
missives du dedans ont pu recevoir ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu
Paris, Paris a entendu Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des
armées, bombardé des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé
impuissant devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
fendait l'espace!
Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève en
ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le suivent
dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi, qui avons fait,
les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en artistes et en amateurs,
nous offrons nos services à M. Rampont. Paris, disons-nous, peut perdre deux
soldats pour gagner deux courriers aériens. Les gardes nationaux ne manquent pas
ici, mais les aéronautes sont rares.
Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
m'appelle auprès de lui.
--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.
--Quand vous voudrez.
--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de
Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et nos
dépêches.
Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est
gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le Céleste, un
petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement offert
au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais de longue date;
il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le regarde avec soin, je le
touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas! qu'il est dans un état
déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi, son étoffe est raide et
cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la soupape? des trous où l'on
passerait le petit doigt, ils sont entourés de toute une constellation de
piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une écumoire.
Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent. Ils
ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare les
avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique des
bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son
investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré, je
vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service; j'entends
le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les Prussiens qui
m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon navire aérien une
pluie de balles!
La dernière fois que je suis monté dans le Céleste, je n'ai pu rester
en l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes
yeux ne sont pas très-rassurantes.
--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; c'est
folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots de
lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il souffle de
l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin me serre la main
et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard, à qui je suis
spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une heure, il m'informe
des recommandations que j'aurai à faire à Tours au nom du gouvernement de Paris;
il me remet un petit paquet de lettres importantes que je devrai, dit-il, avaler
ou brûler en cas de danger. Sur ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon
se gonfle. Ma foi, le sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille
toujours la réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il
ne se sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il
exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon ballon,
tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé qu'il y avait
un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma destinée, les yeux
bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis m'empêcher de penser à
mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869, au milieu du Champ de Mars.
Je partais avec huit voyageurs dans l'immense ballon le Pôle Nord. Qui
aurait pu soupçonner, alors, la nécessité future des ballons-poste!
A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des sacs
de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.
On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux messagers,
ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur donnerez à boire, vous
leur servirez quelques grains de blé. Quand ils auront bien mangé, vous en
lancerez deux, après avoir attaché à une plume de leur queue la dépêche qui nous
annoncera votre heureuse descente. Quant au troisième pigeon, celui ci qui a la
tête brune, c'est un vieux malin que je ne donnerais pas pour cinq cents francs.
Il a déjà fait de grands voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin.
Prenez garde qu'il ne se fatigue en chemin de fer.
Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence
extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui combattent
et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger remplit mon âme.
On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont confiés. Le moment est
grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne saurait plus m'atteindre. Lâchez
tout!
Me voilà flottant au milieu de l'air! * * * * *
Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle très-modérée.
Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe d'amis qui me saluent
de la main: je leur réponds de loin en agitant mon chapeau avec enthousiasme,
mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris immense, solennel, s'étend à mes pieds,
les bastions des fortifications l'entourent comme un chapelet; là, près de
Vaugirard, j'aperçois la fumée de la canonnade, dont le grondement sourd et
puissant, tout à la fois, monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre.
Les forts d'Issy et de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature;
bientôt je passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.
Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se détachent
pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne s'effacera jamais
de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, riants et animés, ce n'est
plus la Seine, dont les bateaux sillonnent l'onde, où les canotiers agitent
leurs avirons. C'est un désert, triste, dénudé, horrible. Pas un habitant sur
les routes, pas une voiture, pas un convoi de chemin de fer. Tous les ponts
détruits offrent l'aspect de ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui
déroule toujours son onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et
monotonie. Pas un soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du
cimetière. On se croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps;
il faut forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions
d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille!
LE CÉLESTE
Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon; le
gaz contenu dans le Céleste se dilate sous l'action de la chaleur; il
sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et m'incommode
momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement au-dessus de moi.
Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent nullement rassurés et me
regardent avec inquiétude.
--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés,
vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y revenir?
L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son cadran,
elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au point qui
correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses rayons
en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je retire mon
paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude appuyé sur le bord
de la nacelle, je contemple en silence l'admirable panorama qui s'étale devant
moi.
Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me
feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent
au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, qu'ils
paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant quelques instants,
je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette contemplation, charme
merveilleux des voyages aériens: je plane dans un pays enchanté, monde abandonné
de tout être vivant, le seul où la guerre n'ait pas encore porté ses maux! Mais
la vue de Saint-Cloud que j'aperçois à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine,
me ramène aux choses d'en bas. Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion.
Je jette mes regards du côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une
mousseline de brume.
Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin qui
quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? Je te
quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui se heurtent
confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce monceau de
constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que j'ai vu le jour;
c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon enfance! C'est toi, Paris,
qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments d'indépendance et de liberté qui
m'animent! Te voilà captif aujourd'hui? L'heure de la délivrance sonnera-t-elle
pour toi? Je sais bien que la foi, la constance, ne manqueront jamais à tes
enfants; mais qui peut compter sans les hasards de la guerre?
Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, le
vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste ma
boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les
merveilles de ses monuments et de ses jardins.
Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je suis à
1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je puis donc m'armer
d'une lunette et observer attentivement ces soldats, lilliputiens vus de si
haut.
Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes parts. Des
Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette pelouse que
foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent la tête vers le
Céleste. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur dépit.--Voilà des
lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que vous ne pourrez lire! Mais
je me rappelle au même moment qu'il m'a été remis 10,000 proclamations imprimées
en allemand à l'adresse de l'armée ennemie.
J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois voltiger
dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs reprises un
millier environ, gardant le reste de ma provision pour les autres Prussiens que
je pourrai rencontrer sur ma route.
Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à l'armée
allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, et que s'ils
avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus inutilement comme des
bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au vent, emportées par la brise
comme elles sont venues!
Le Céleste se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter
une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux que mon
ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère, mon mauvais
navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et peut-être au milieu
des Prussiens. En quittant Versailles, je plane au-dessus d'un petit bois dont
j'ignore le nom et l'exacte position. Tous les arbres sont abattus au milieu du
fourré; le sol est aplani, une double rangée de tentes se dressent des deux
côtés de ce parallélogramme. A peine le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp,
j'aperçois les soldats qui s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes;
les fusils se lèvent et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.
Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la nacelle
le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette première
fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de suite jusqu'à ce
que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers. Pour toute réponse, je
lance à mes agresseurs une véritable pluie de proclamations.
C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute;
suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle comme
une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte céleste. On
n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage quand le vent est
rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène terrestre est toujours
nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas à voir disparaître les Prussiens
qui ont perdu leur poudre contre moi: d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois
une forêt vers laquelle je m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une
certaine inquiétude, car le Céleste commence à descendre; je jette du
lest poignée par poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je
ne dois pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en
passant au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez
lui.
J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une assez
grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du terrain
au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de craie de la
Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons solaires sont
réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui passerait au soleil devant
un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage au-dessus d'une forêt, le
voyageur aérien est brusquement saisi d'une impression de fraîcheur étonnante,
comme s'il entrait, en été, dans une cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures
45 en passant à 1420 mètres au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à
reconnaître pour être ceux de la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me
permettent aucun doute à cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une
insolation brûlante, le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se
contracte, l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres
l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser sur les
branches?
Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre jusqu'aux os.
Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de 1000 mètres, de 800
mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide successivement trois sacs de
lest, pour maintenir mon aérostat à 500 mètres seulement au-dessus de la forêt,
car il se refuse à monter plus haut!
A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y trouve
rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres plus loin; voici
des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. Je n'ai plus qu'un sac
de lest. Je lance dans l'espace mon dernier paquet de proclamations. Mais le
ballon a perdu beaucoup de gaz, par la dilatation solaire, par ses fuites, il
est refroidi, sa force ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à
une hauteur de 420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.
Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers moi,
je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; mon navire
aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon vif désir de
remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches pour sauver ma
vie.
Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus des
arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans qu'une seule
balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de prairies verdoyantes,
gracieusement encadrées de haies d'aubépine.
Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me
regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et en
blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à eux; mais
je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon voyage le plus
longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace quelques exemplaires
d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés au moment de mon départ. Je
vois les paysans courir après ces journaux, qui se sont ouverts dans leur chute,
et voltigent comme de grandes feuilles emportées par le vent.
Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
tour carrée. Le Céleste descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà
une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de toute la
force de mes poumons:
--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:
--Non, non, descendez!
Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs, mais
un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un monticule. Le ballon
se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait éprouver une vive douleur, ma
nacelle se trouve tellement renversée que ma tête se cogne contre
terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je me suis jeté sur mon dernier
sac de lest; dans ce mouvement le couteau que je tenais pour couper les liens
qui servent à enrouler la corde d'ancre s'est échappé de mes mains, de sorte
qu'en voulant faire deux choses à la fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais
je n'ai pas le loisir de méditer sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le
Céleste, après ce choc violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il
retombe lourdement à terre, cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à
saisir la corde de soupape. L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux
accourent en foule, j'ai un bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du
ciel en pays ami!
Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui
m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que pense-t-on à
Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces mille demandes qu'on
m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit discours bien senti qui excite
un certain enthousiasme.--Oui, Paris tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez
cette vaillante population que l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse,
on n'y verra toujours que ténacité et vaillance. Que la province imite la
capitale, et la France est sauvée!
Je dégonfle à la hâte le Céleste, faisant écarter la foule par
quelques gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre,
m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres oiseaux
immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!
En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à
déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement offerte le
propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom sur ma valise, il a
reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue Bleue. Je mange gaiement,
avec appétit, et je me fais conduire au bureau de poste avec mes sacs de lettres
parisiennes.
Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec émotion.
Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille familles vont
penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la missive de
l'assiégé!
Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que
d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe grossière du
sac de la poste!
Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne que
je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en pensant aux
trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a jamais à Dreux été
à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un supplément d'employés; mais
la besogne marchera vite: le directeur me l'assure. Quant au petit sac officiel,
je vais le porter moi-même à Tours, par un train spécial que je demande par
télégramme.
Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes amis
que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches sont en lieu
sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes messagers ailés. On leur
a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs ailes dans leur cage. J'en saisis
un qui se laisse prendre sans remuer. Je lui attache à une plume de la queue ma
petite missive écrite sur papier fin. Je le lâche; il vient se poser à mes
pieds, sur le sable d'une allée. Je renouvelle la même opération pour le second
pigeon, qui va se placera côté de son compagnon. Nous les observons
attentivement. Quelques secondes se passent. Tout à coup les deux pigeons
battent de l'aile et bondissent d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent
et s'orientent de la tête, ils se tournent vivement vers tous les points de
l'horizon, leur bec oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle
mystérieux. Les voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des
flèches... en droite ligne dans la direction de Paris!
Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour à
Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage à Lyon.--Les
nouveaux débarqués du ciel.-- Ascension du Jean-Bart.
Du 1er au 15 octobre.
Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par Argentan,
par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme le Messie tombé
du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux m'ont empêché de
fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage nocturne, n'offrirait pas grand
intérêt. Je préfère arriver tout de suite à Tours où je suis rendu le 1er
octobre à sept heures du matin. Mais Tours n'est plus Tours; ce n'est plus la
ville paisible et calme que j'ai connue jadis; où les affaires s'élaboraient
tranquillement et sans bruit.
Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les
commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé,
regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
oreilles.
Je fais un somme léger sur un divan de l'hôtel de la Boule-d'Or, et
l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue avec
l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé de troupes
au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon beau pigeon à tête brune,
porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M. Steenackers, M. Laurier, qui
m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que la France sera sauvée par son
ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M. Glais-Bizoin, qui me prend pour un
député de la droite, et me fait un discours d'une heure. Je suis présenté le
soir au conseil des ministres, et sans être ni médisant, ni méchante langue je
ne puis m'empêcher de dire que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la
France... Mais je n'ai pas la prétention ni l'autorité propres à juger les
hommes et les choses.
La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à
chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que j'avais
à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à nos
ballons!
Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait organisé à
Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier la possibilité
de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui m'ont précédé et moi,
nous sommes immédiatement appelés à donner notre avis à ce sujet. MM. Marié Davy
de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut et les autres membres qui pendant la
durée de la guerre ont contribué à faire naître un grand nombre d'idées utiles
et fructueuses, nous parlent d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils
reçoivent des quatre coins de la France. Les inventeurs se sont montrés
très-nombreux, mais peu sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles
bouffonneries!
Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un convoi
de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes, et celui qui
voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des centaines d'autres
inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec des voiles latines, des
phoques et des mâts, comme un navire. Quant aux mémoires sur les
ballons-poissons, les ballons-bateaux, les ballons-oiseaux, on en formerait dix
encyclopédies. Pour ma part je suis obsédé par les inventeurs qui me proposent
les merveilles de leurs conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut
munir les ballons d'une grande voilure de son système.
--Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en
ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées.
--Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même
l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais
l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la racine
même du tabac. Personne n'en a voulu.
Je me sauve, et je cours encore!
Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la voie
des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. C'est
celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en quoi il
consiste, dans toute sa simplicité:
On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à Evreux,
à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées par l'ennemi,
dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz de l'éclairage ne
fait pas défaut.
Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris. Quand
il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand la masse
d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon à la hâte,
demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des dépêches, et il
partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris environ; il va chercher
une ville qui, en y comprenant les forts, offre une étendue de plusieurs lieues;
n'a-t-il pas bien des chances de la rencontrer dans ces circonstances spéciales?
S'il passe à côté, il continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors
des lignes prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra
partir; lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de
Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur
plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la persévérance
ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler fréquemment les
voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer au-dessus de Paris, il
descendra dans l'enceinte des forts. Là, la campagne est assez vaste pour que
l'atterrissage soit facile. Au pis aller, il pourra risquer la descente sur les
toits si le vent n'est pas trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la
sortie pour lui, où de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui
sera possible de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches.
Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que
très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les seuls
aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais n'anticipons
pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la commission
scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que M. Steenackers n'a
jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne fin une entreprise dont
l'influence morale aurait été considérable.
Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais leur
étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés, qu'ils
supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas d'ailleurs que nous
sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et que pas un ballon neuf
n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on fabriquera à la hâte des
ballons de soie. Duruof sera chargé de la construction avec le concours de
Mangin et de Louis Godard; on commencera par confectionner un premier type. La
commission m'envoie à la hâte à Lyon pour acheter l'étoffe nécessaire.
5 octobre.--Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant
la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux
grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. Les
gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un désordre
épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de la Loire, qu'on
attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons Français qui voient les
événements couleur de rose, mais on me parle beaucoup de l'armée du Rhône. À
Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les
rues, des caricatures chez les libraires, mais d'armée et de canons, point.
--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les fabricants
de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil municipal, qui me sert de
guide de la façon la plus obligeante, sous les auspices du préfet, M.
Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces roses et bleues; ce sont les
seules que l'on puisse trouver de suite en quantité suffisante.
J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à quatre
francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec raison un prix
patriotique.
Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de
construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont déjà
dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat de 1200
mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de trouver des
ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles marchent sans cesse,
car les côtes sont étroites, et la longueur de la piqûre qu'il s'agit de faire
est considérable. Le travail est lancé avec activité, et se terminera dans un
délai de quinze jours.
On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une expérience
est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour connaître à quelle
hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot. Un aérostat captif en
papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons tireurs le visent à cette
hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est percé de 11 balles. A 500 mètres
de haut, pas une balle n'a porté. MM. l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin
assistaient à l'expérience: ce dernier fit même le coup de feu avec une grande
habileté.
J'utilise mes moments de loisir à publier dans le Moniteur Universel
une série d'articles sur Paris assiégé. On a soif de savoir ce qui se
passe dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie
des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au Point-du-Jour,
les récits que je fais sur la formation des ambulances, sur l'organisation des
gardes nationaux, excitent vivement l'attention de tous. Mais bientôt, d'autres
ballons viennent après moi apporter des nouvelles plus récentes.
Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On apprend
que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est descendu près
d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers auxquels il a échappé
comme par miracle. En même temps que Gambetta, un deuxième aérostat est parti de
la place Saint-Pierre, conduit par M. Revilliod. L'arrivée du ministre de
l'intérieur à Tours, le 11 octobre, produit une véritable révolution; on ne
doute pas que la face des choses va changer, chacun est persuadé qu'une main
énergique va enfin imprimer à la France l'élan du salut et de la délivrance.
Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et
Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke tombent
à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est grièvement blessé,
et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à sauver les pigeons voyageurs
qu'il amène de Paris.
On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément
surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux débarqués
du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà plusieurs ballons
qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas entendu parler de son
départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis croire que mon frère ait renoncé
à son projet.
Dimanche 16 octobre.--Je rencontre rue Royale à Tours un de mes
amis.
--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
--Quoi donc?
--Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à
déjeuner, je vous cherche depuis ce matin.
Je trouve mon frère à l'hôtel de l'Univers;--nous nous jetons dans les
bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son voyage
a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis les
passages les plus intéressants.
VOYAGE DU JEAN-BART.
«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de
Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, et
Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les voyageurs
confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de dépêches,
c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de Paris par la
voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil ardent et superbe,
nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous distinguons nos ennemis
qui en toute hâte se mettent en mesure de nous envoyer des balles. Mais nous
planons trop loin de la terre, pour que l'artillerie puisse nous faire peur;
nous entendons les balles qui bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre
nacelle, et nous moquant des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les
Prussiens du monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la
brise jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»
«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les
habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève
jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de quelques
chiens abandonnés.»
«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui
s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement
organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes
parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et de
fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions qui couvre
les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites charrettes couvertes
de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent en grand nombre. A la vue de notre
aérostat, ils s'arrêtent, et nous devinons, malgré la distance qui nous éloigne,
qu'ils nous jettent un regard de haine et de dépit.»
«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle
splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de nuages que
semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment éblouissants! Au
milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes décors du ciel, et
pendant quelques secondes nous perdons de vue les misères terrestres. Je charge
M. Ferrand de surveiller le baromètre pendant que je dessine la scène grandiose
qui s'offre à ma vue.»
«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il faut
songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs de la
patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête: "Il n'y a
pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à Montpothier;
descendez vite!" Tous ces cris nous décident enfin, et nous tombons pour ainsi
dire dans les bras de nos braves amis sans aucune secousse.»
«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions
oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon. "Les
Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et peuvent
vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous nous empressons
de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent, M. Ebling. Une
réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons bientôt, ne voulant
pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre devoir nous appelle.»
«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes, Dijon,
Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»
A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons
plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par deux,
nous voudrions déjà être en l'air!
Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent pas à
mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta. J'arrive au
ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit Pipe-en-Bois, chef du
cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et de la guerre,
qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité. M. Gambetta me
félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, nommé directeur des
télégraphes et des postes, se chargera du service des ballons. Puis, prenant un
papier, il y écrit ces mots:
«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
Tissandier.»
M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton
dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»
Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos
Projets!
Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à Chartres.--Cernés
par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hôtel du Paradis.--Allons chercher le
vent!
Du 15 octobre au 1er novembre.
Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à Tours;
comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous nous gardons
bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du public se livre-t-elle
à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés prétendent que l'on construit un
ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va rentrer à Paris. L'apparition au bureau
du télégraphe d'une vaste boîte aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR
PARIS PAR BALLON MONTÉ, accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai
beau dire partout que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux,
incertain, que la réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette
opinion. On se répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va
rentrer à Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots
tentative et succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi
fait qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se
plaît à transformer le projet en fait accompli.
Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous
montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.»
J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas encore dans
l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris, disons-nous, nous
allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais rien n'y fait. Nous
recevons des lettres innombrables; ce sont des amis et des inconnus qui nous
écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous charger de porter à Paris la
petite lettre que vous trouverez sous ce pli?» En quelques jours, j'ai rempli de
lettres pour la capitale tout un tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus
indiscrets, viennent nous voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets.
On se figure qu'à nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai
jamais un monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six
heures du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris
pour visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est en bon
état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être très-inquiète
sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez de personne, mais ce
jour-là, je me suis offert avec délices cette petite satisfaction.
Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de
mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs. La
construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en
longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus
longtemps. Mon frère va chercher son ballon le Jean-Bart qui est resté à
Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément pour
tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par l'Observatoire, il y a
des chances pour que le vent sud-ouest règne longtemps en France à cette époque;
c'est à Chartres que s'exécutera la première tentative. La commission me prie de
fournir mon concours au départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court
après le ballon qui devra plus tard nous servir à nous-mêmes.
Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de l'Observatoire,
me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous emballons un aérostat, nous
prenons une provision de ballons en papier qui nous serviront à examiner la
direction du vent. Nous allons voir M. Steenackers qui nous confie des dépêches,
nous donne toutes les lettres de recommandations, de réquisitions, propres à
faciliter le départ, et nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui
se chargera du gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures
qui nous attendaient!
Jeudi 20 octobre.--Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré
prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. Il a
fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres de gaz séance
tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas volumineux. La veille, le
directeur de l'usine a déclaré que le gonflement était impossible, mais le
préfet a pris notre parti avec beaucoup d'énergie, de patriotisme, et nous a
tirés d'un grand embarras. Il fait venir le directeur de l'usine.
--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs douze
cents mètres cubes de gaz.
--Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes gazomètres,
et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour l'éclairage de la
nuit.
--Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès, je
me charge de tout.
Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la nuit
du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint, mais personne
ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il fallait se passer de
lumière.
Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence
extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous a
envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à maîtriser
l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas loin, qu'il est
temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les événements sont
accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par l'ennemi; Dreux a été
envahi; Soissons a capitulé, et au moment où nous faisons les préparatifs du
départ, Châteaudun est impitoyablement bombardé. Mais les nouvelles venues de
Paris ont affermi le courage de tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta
vient de nous dire: «A Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare
le salut de la France.»
A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon est
tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève pas. M.
Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va partir. Au
moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier nous aborde et
nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est prévenu que s'il ne
peut partir immédiatement, il doit brûler son ballon et ses dépêches, s'il veut
les sauver des mains de l'ennemi.» Le commandant demeure à deux pas; nous
courons chez lui. Nous le trouvons avec ses officiers.
Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres et
de papiers.
--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas
défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être ici
dans un quart d'heure.
Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues sont
sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de malheur, le
vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu. Le ballon, enlevé
par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les caoutchoucs de la soupape ont
été enlevés, les clapets se sont ouverts, et l'aérostat se vide; Gabriel Mangin
achève le dégonflement. On nous avertit que les Prussiens vont arriver. Nous
nous demandons s'il n'est pas prudent de mettre immédiatement le feu à tout le
matériel. Mais comment des aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur
navire? Nous préférons cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de
charbon. Le directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité
de ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable
d'attendre au dernier moment?
Nous allons à la gare du chemin de fer.
--Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus.
Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que le
préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent Chartres,
nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité d'aéronautes,
nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos ennemis.
C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter
alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame
épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler devant
nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants rentrent,
Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs palpitent, les
femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours, chacun attend avec
anxiété.
Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens
n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit pour
nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins sauver notre
matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture à notre usage et une
charrette pour le ballon. Mais le problème est bien plus difficile à résoudre
que nous ne pouvions le croire. Un premier loueur nous répond avec beaucoup de
flegme:
--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon, pourra
certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle y rentre; je
préfère la garder dans ma remise.
Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité:
--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, il
nous abandonne à notre malheureux sort.
Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
charge de nous tirer d'affaire.
--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens ne
sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, à moins
que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros de l'armée
ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix heures du soir,
sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon chemin. Je connais le
pays.
A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine à gaz
à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à quatre places,
attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une charrette, sur laquelle
une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot lourd et massif. C'était notre
ballon. Une nuit obscure vint nous donner son aide. Nous filons au trot dans
l'omnibus, un voiturier nous suit dans la charrette chargée de l'aérostat. Nous
avons donné nos instructions au cocher.
--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service. Nous
sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à notre
disposition.
Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes
nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous continuons
notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le silence de la
nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La fatigue nous fait
fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand notre véhicule est
arrêté brusquement.
--Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute.
Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de
grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui nous
prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous emportions, dans
notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre
chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la ligne
des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse.
--Voilà, disons-nous, une ville bien gardée.
Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de poste
nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité militaire, je
le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont pas mangé, il leur
faut une place dans une écurie.
--Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de bons
lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener à
l'Hôtel du Paradis.
Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise
humeur.--Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont chargés
d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une chambre, une place à
l'écurie pour leurs chevaux.
La patronne réplique très-insolemment:--On ne vient pas chez les gens à deux
heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces hommes-là,
dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers venus.
L'amabilité de la patronne du Paradis nous fait monter la moutarde au
nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous partons
et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons une seconde
fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous disons à la
patronne:
--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir si
la place manque.
La dame de l'Hôtel du Paradis est devenue muette sous l'effet d'une
exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement.
--Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir les
Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous êtes
étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se passeraient
différemment.
--Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui vient ici
défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre patriotisme.
Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et bien
des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au lendemain,
malgré les réclamations de la patronne.
Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français
comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce n'est pas
sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des habitants de province,
préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux qui combattent pour la
patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais accueil, bien des officiers me
l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces cas-là, ne pas craindre de parler le
revolver à la main; on n'aurait pas dû avoir de pitié pour les faux Français
qui, par un sentiment d'égoïsme ignoble, se refusaient d'apporter leur concours
à l'oeuvre de la défense nationale.
Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend
avec désespoir que Chartres n'a pas résisté.
--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux? Chartres
avait 12,000 soldats!
--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en
ville.
--Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons deux
canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois chacun!
Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a
lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre
départ.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. Revilliod
et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts à partir
ensemble quand le vent sera favorable.
22 octobre.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué
à la gare.
--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le prendre
demain matin de bien bonne heure.
A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employé
maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris. Me
voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une véritable
indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des courses de
lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons cette fois 6
heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de troupes, de
francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station, on ajoute des
wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon le George
Sand qu'il reporte au Mans.
23 octobre.--Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le
Jean-Bart. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi,
comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de
Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs d'un nouveau
ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis d'enfance, Gaston
Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a montré le Journal
Officiel de Paris, où est insérée une dépêche que nous avons envoyée par
pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide et protection aux ballons qu'ils
pourront apercevoir au-dessus de leurs têtes.
Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M.
Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère; il nous
accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus utile concours.
Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il faut bon gré mal gré
patienter, car le vent est défavorable: il souffle du nord, et il n'y a guère de
chance de le voir tourner rapidement vers le sud-ouest. Je ferai remarquer ici
que le projet adopté à l'origine n'a pas été réalisé. Pendant notre séjour au
Mans, le vent ne nous a pas favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à
Amiens, à Rouen, et, à cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter
le voyage dans d'excellentes circonstances.
Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe. On
exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons dans la
nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que plus tard nous
devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers militaires, sous les
ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le ballon plane immobile
au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans un miroir. Une foule
considérable assiste à nos ascensions captives et attend avec impatience le
moment du départ. Mais le vent est toujours impitoyablement tourné au nord et au
nord-ouest.
L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances atmosphériques
ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si nous étions à Rouen,
nous pourrions partir et les courants aériens nous entraîneraient doucement sur
Paris.» En faisant cette réflexion, il me prend l'idée d'imiter Mahomet qui
marche vers la montagne. Le vent ne veut pas venir nous trouver. Allons le
chercher.
Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis,
avec l'aérostat le Jean-Bart, qu'il faut traîner péniblement, de gare en
gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête toutes
les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met vingt-quatre heures
pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure.
Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du voyage.--Le
bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le déjeuner en
ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
Du 1er au 8 novembre 1870.
Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le
Jean-Bart.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance
de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat pourra être
ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du Château-Baubet, le
Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier aérostatique.
L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous aident avec beaucoup de
zèle dans l'opération de vernissage, vilaine besogne qui consiste à enduire
l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute sa surface. Le ballon ventilé est
gonflé à l'air, on pénètre dans son intérieur, afin d'examiner, par
transparence, l'étoffe dans toute son étendue.
Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la plus
petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon frère qui
s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; il fallait la guerre
pour transformer ainsi un architecte de talent en réparateur de ballons.
Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il fuit,
s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la conséquence?
Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins un bon aérostat, bien
réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur, n'ayons aucun reproche à nous
faire!
Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord et
nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution. L'accueil
que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le temps se passe
assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours désastreuses, qui
accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme trahison de Bazaine, qui a
soulevé dans toute la foule un cri d'horreur et de dégoût[4]. Voilà que Dijon
vient de succomber sous les coups d'une armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera
donc la série des malheurs qui frappent la France sans trêve, sans pitié?
Parfois le découragement trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression
fugitive; non, la France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera
écrasé sous ses murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà
ce que l'on répétait alors dans toute la France!
[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la
proclamation de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de trahison la
conduite du maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais nous ne
voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui ôtant le caractère
de l'impression première,]
6 novembre.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les
avis de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.
Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
résolution de gonfler le Jean-Bart, afin qu'il puisse partir subitement à
l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui s'opère dans
d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les lettres pour Paris qui
recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit dans la rue, on nous supplie
de prendre encore une lettre bien légère. A l'hôtel, en rentrant, il y a
toujours à notre adresse tout un paquet de petites lettres, qui, quoique bien
légères, finissent par faire un ballot très-lourd. Nous prenons des deux mains,
bien heureux de faire des heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre
lettre suivra notre destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous
essayons, voilà tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets
quatre sacs de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une
centaine de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de
reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette belle
perspective!
L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe
improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près. J'ai
été obligé de préparer le cataplasme aérostatique, formé de suif fondu et
de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape; en ma qualité
de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine. Nous descendons
nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est couvert d'huile, et
nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que notre aérostat. Il n'est
décidément pas agréable de seller soi-même le cheval qu'on doit monter, et
surtout de cirer ses harnais!
Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la
veillé, à l'Hôtel d'Angleterre. Il nous expliquait son système avec un
enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de ballons,
dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil, muni de mâts, de
voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de nous, un Anglais souriait.
J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres ingénieurs de la
Grande-Bretagne.
En voyant le Jean-Bart, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en
s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle de
l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie! Je ne
m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!
A cinq heures, le Jean-Bart est gonflé.
J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et ma carte à
la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien astronomique, et la
déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne qui s'étend vers le centre de
Paris. Nous partirons quand les nuages se dirigeront suivant cette ligne, quand
nos petits ballons d'essai prendront bien cette direction. Les conditions
atmosphériques ne permettent pas encore de lancer le ballon dans l'espace.
Attendons le nord-ouest; beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le
ciel, les girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest
soufflera-t-il?»
Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont pas
très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre départ est
ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient délogés de Rouen,
comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous faisons, mon frère et
moi, une série de réflexions tantôt agréables, tantôt peu rassurantes. Mais
notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La possibilité du succès fait oublier
celle d'un échec. On a fait courir le bruit que les Prussiens condamnaient à
mort les aéronautes qu'ils avaient pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons
parfois fusillés comme des espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments?
Ne les compte-t-on pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de
bataille? Ne saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la
nacelle d'un ballon que près de l'affût d'un canon.
Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un ancien
marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment dans notre
chambre.
--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris; voyez
donc si je ne me trompe pas!
D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les
nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se dirigent
bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité de confirmer
cette observation en lançant des ballons d'essai.
Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé, lancé
dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos têtes, mais le
courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne parallèle à celle que
j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de Paris! Nos coeurs bondissent de
joie, d'émotion, d'espérance.
L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre
départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction du
gouvernement[5].
[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du
départ: «Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur
Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que nous
sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]
Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de
lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos paquets;
notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable, et grand nombre
de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières lettres pour Paris.
A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a pas
varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage extérieur.
Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une foule si compacte
entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à l'équilibrage. On jette à
même dans la nacelle les dernières lettres. Une vieille dévote remet à mon frère
une médaille bénite et une prière qui, dit-elle, nous porteront bonheur.
Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le
prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la pluie de
missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent la nacelle se
soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec majesté au milieu des
cris d'enthousiasme de toute la foule.
Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après
l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il
publiait le lendemain dans son Journal officiel:
Rouen, 7 novembre, midi.
«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le
Jean-Bart monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie
se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs emportent
lettres, paquets et dépêches.»
Le ballon le Jean-Bart, en quittant terre, passe au-dessus des
gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en traçant dans
l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant, immobile, hésitant
comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur son axe, oscille lentement et
s'abandonne enfin au courant aérien qui l'entraîne.
Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île
Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de la
Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au hasard au
milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un soleil d'automne
colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre un cercle de brume;
l'air est semi-transparent, mais le coloris de la scène terrestre, pour être
moins vif, moins éclatant qu'au milieu de l'été, n'en est pas moins pur et moins
beau.
La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement cachée
sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les hommes lèvent
les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. Les voeux de tous
nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému de ces marques de
sympathie qui sont envoyées de si loin!
Cependant le Jean-Bart domine bientôt le sommet d'une falaise dont le
pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait une
observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane juste
au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite comme un I,
est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons remarqué à
terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de Rouen au centre de
Paris!
Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le
clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé sur le
bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans l'immensité
céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait battre nos coeurs!
Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, l'imposant tableau de la
capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la muraille de brume, immense
toile de fond qui nous cache l'horizon.
Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés de
canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est comme une
apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages.... Là-bas sont nos amis,
nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous aperçoivent dans le ciel;
ils tendent les bras avec attendrissement vers la nacelle aérienne qui leur
apporte la consolation avec l'espérance, comme la colombe au rameau
béni!
* * * * *
Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le
Jean-Bart plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une lenteur
désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout d'une brume
épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme un immense
couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte et la boussole
pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.
Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement
autour de son cadran. La descente est rapide, le Jean-Bart, au milieu de
la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide par dessus
bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille mètres de
haut.
Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il
disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre noyée
sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours de la Seine,
précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous laissons l'aérostat
descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais le brouillard est compacte
dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.
--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous nous
rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.
Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude de
1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au milieu
d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à faire qu'à
attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si favorable, que
nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de nos projets, nous nous
répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous dirons; nous allons même
jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la gare du Nord ou de la gare
d'Orléans. Et cependant nous connaissons la peau de l'ours de la fable!
Mais on oublie trop souvent dans la vie le bonhomme La Fontaine.
Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le désordre
de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches et les sacs de
lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas défaut malgré nos
émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet et un bon verre d'un vin
de Sauterne qui nous a été donné par un ami, voilà notre repas. Le couvert est
simple, il se compose d'un journal étalé sur nos genoux, où le repas est servi.
Nous mangeons, ma foi, très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes
régions de l'atmosphère!
Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de planer
dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait immobile, et
quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne vous dérange.
C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, même dans le désert,
où le vent frôle le sable et produit un bruissement monotone.
Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être vivant
ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, mollement
bercé par l'air.
Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères terrestres,
la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment sous leurs pas
l'incendie, le meurtre et le pillage!
Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite; il est
bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le brouillard, dans
une véritable étuve!
Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur épais
et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains un
baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes à plus de
2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un ballon presque
caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête, on n'a certes pas
encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu l'habitude des voyages
aériens.
Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que
l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est quand
on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera pas des
fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort d'un espion! Si ce
n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une curiosité bien légitime qui
vous pousse à jeter les yeux sur le plancher du commun des mortels.
Aussi, quand, après trois heures de voyage, le Jean-Bart descendit
vers la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le
lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont il suit
les péripéties se sont dit mutuellement:
--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions pas
fâchés de voir où nous sommes.
Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau de
brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une inspection
rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les hauteurs des Andelys.
Le Jean-Bart a plané sans presque avancer; il n'a guère marché plus vite
qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre course n'est pas notre seule
remarque; le vent a changé de direction, car nous avons laissé la Seine déjà
bien loin sur la gauche, et c'est toujours à notre droite que nous aurions dû
l'apercevoir, si nous avions continué à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que
tout à coup, nos beaux rêves s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur
les courants de l'air mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en ballon,
nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas notre but.
Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné par le succès. Ce
n'est que partie remise.
Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre
guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. Le vent
est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en courant. Les
voilà qui touchent notre câble traînant.
--Tirez la corde! Leur crions-nous.
Une centaine de bras vigoureux font descendre le Jean-Bart lentement,
sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. Jamais
meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien n'aurions-nous
pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu qu'il ait eu lieu sous
les murs de Paris.
Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive, car
la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A quelques
milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens! Nous demandons où
nous sommes.
--A Pose, nous dit-on.
--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz
dans le trajet, puisse s'arrondir?
Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre disposition
sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir une centaine de
mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il faut traverser une
ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer la Seine! C'est bien
difficile de faire arriver jusque-là un ballon captif. Toutefois nous voulons
essayer quand même.
Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à ma
proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres, pendant que mon
frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une cinquantaine d'hommes à
chaque câble et le ballon captif s'élève à trente mètres de haut. Après nous
être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on nous traîne dans la nacelle
jusqu'au petit village de Pose, où le maire reçoit les voyageurs tombés des
nues.--Nous voici arrivés sur les rives de la Seine, où de vieux bateliers se
concertent pour le passage de l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme,
et malgré la largeur du fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un
bachot solide, où huit rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est
merveille de nous voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du
courant rapide, remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font
parvenir le Jean-Bart sur l'autre rive, après un travail pénible et plein
de danger pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer
l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des
aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!
Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils
télégraphiques se dressent, comme ces dragons des Mille et une Nuits qui
crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet faire
passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils tendus à
quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus dans l'air à une
vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une corde que saisissent nos
conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble qui est de l'autre côté des
poteaux. Bientôt une petite rivière arrête encore notre marche, mais l'aérostat
passe ce dernier Rubicon et arrive enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est
attaché à des masses de fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes
nationaux le surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous
jouissons des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir
des voyageurs tombés du ciel.
Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever de la
lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le fleuve.--Les
paysans normands.
Du 8 au 20 novembre.
Le lendemain le Jean-Bart a reçu une petite ration de gaz qui lui a
donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention l'atmosphère. Le
vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer que des nuages
très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous sommes dans le feu de
l'action, comme les soldats au milieu des fumées de la poudre, nous voulons
marcher en avant, décidés à tenter un nouveau voyage à de grandes hauteurs, sans
nous soucier de la nuit qui tombe, ni des Prussiens qui nous entourent.
Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le
courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir nous
pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas d'insuccès, ce
trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant au courant supérieur,
il est très-élevé; comment se dissimuler les difficultés à vaincre pour s'y
maintenir, pendant un temps d'une longue durée? Nous faisons la part du possible
et du probable, comptant beaucoup sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient
en aide. Partons toujours, disons-nous, on avisera en l'air. Audaces fortuna
juvat! ce qui veut dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en
ballon pour que le bon vent vous favorise.
A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ. Nos
valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un dernier paquet
de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans la nacelle. Nous
montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps magnifique, de grands nuages
blancs se bercent dans l'air, l'heure du crépuscule va sonner, la nature est
calme et majestueuse.
Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une foule
complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste son
étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs ont les yeux
fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se dressent, les bras se
lèvent, les bouches sont béantes.
Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances si
remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les lignes de
peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline, diaphane, couvre ces
richesses végétales, avant que le manteau de la nuit ne s'y étende. Une
indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans l'air comme la plus suave
émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment où le Jean-Bart s'enfonce
dans la zone des nuages; jamais je n'avais éprouvé cette volupté secrète du
voyage aérien, ce vertige merveilleux de l'esprit qui s'abandonne à la
nature.
On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte avec soi,
c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part, l'impression
qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du trépas; il y a dans
cette description poétique, imagée, écrite en un style puissant, quelque chose
qui rappelle cet abandon des choses terrestres, dans la nacelle de
l'aérostat!
Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment
curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous entoure, une
nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la lumière resplendissante,
c'est le spectacle du soleil, qui lance ses rayons ardents sur les montagnes de
vapeurs, Alpes célestes aux mamelons escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous
avons laissé la nature, presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule.
Au-dessus, nous la retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels
tons puissants dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les
contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques au milieu de
ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des montagnes, aussi
étincelantes que des paillettes adamantines!
Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché dans la
nacelle, il admirait, muet d'étonnement.
--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai vu les
grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour du monde,
mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!
Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand la
nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante
d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de couleurs et
de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange futurs aussi bien
que la plume des Goethe de l'avenir.
Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la mer
des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour s'éteindre
tout à coup.
Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur son
album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon peut le
faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil nous aspire,
nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air, nous atteignons
l'altitude de 3,200 mètres.
A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à se
faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme humain, est
brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force ascensionnelle diminue. Il
descend avec une grande rapidité, revient en vue de terre, où le vent le jette
sur la Seine, qu'il traverse lentement à 500 mètres de haut. Bientôt nous
planons au-dessus d'une campagne couverte d'arbres, comprise entre deux bras du
fleuve. C'est la forêt de Rouvray, qui s'étend à nos pieds comme un immense
tapis de verdure.
Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce
n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons terre!
Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos belles
espérances, comptant bien les retrouver plus tard.
Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres,
touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre
nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les
feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un ruisseau
qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se fait entendre; il
est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est un de nos câbles qui
s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée comme un fétu de paille.
L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en haut,
les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes. On serait
presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la vue. Au milieu
des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui brilleraient en un
ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe dans leur chaumière. Se
doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?
Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de
mettre en pièces le Jean-Bart. Quelques poignées de lest nous font
remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance
inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant encore une
fois dans les régions supérieures.
La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les vapeurs
suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée aux cordages, à
l'étoffe du Jean-Bart? Nous le supposons, car nous remontons, lentement
il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de lest, à une hauteur de 2,400
mètres.
La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est pas
moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais d'argent,
formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue, ses rayons
caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent comme en écailles
irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions inférieures. Il fait
ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons de nos fourrures, mais nos
pieds et nos mains sont littéralement gelés. L'action de l'abaissement de
température se fait sentir d'autant plus qu'il y a plus longtemps que nous
sommes immobiles, nous finissons par subir les épreuves d'un réel malaise. La
lueur indécise de la lune lance sur notre aérostat de faibles rayons qui ne
suffisent plus à éclairer notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille
d'acier. Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de
l'atmosphère.
A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de la
Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 mètres de
haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon se découpe en une
grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons encore un immense bouquet
d'arbres, serrés et touffus, où pas une clairière ne se présente pour faciliter
notre descente. C'est la forêt de Roumare.
La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où
trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la Seine
qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une forêt plus
vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses cimes touffues et
compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante campagne nous traversons
du haut des airs, où l'eau et la végétation se disputent la nature! quel pays
riche et verdoyant! Mais quelle déplorable contrée pour le navigateur aérien,
qui ne rencontre sous sa nacelle que récifs, écueils qui le menacent du
naufrage!
Semant du lest sur notre route, nous maintenons le Jean-Bart à 300
mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent est
calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.
A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon va
traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant, une
terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes. Nous tombons
de Charybde en Scylla.
Le Jean-Bart s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de
Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par surcroît de
malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes falaises qui nous
menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, et trois forêts, sans
apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité qui nous poursuit. Il n'y a
peut-être pas d'autres points du globe où pareil voyage pourrait se faire. Nous
sommes à 100 mètres de haut, le ballon peut être brisé contre les rochers, s'il
ne gravit pas les hautes plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera
sur la forêt de Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande
chance de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
Jean-Bart arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet endroit
le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac immense dont les
rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment de l'hésitation est
passé, il faut prendre une résolution subite et décisive. Le vent va nous lancer
sur la rive opposée, contre une falaise énorme; en un instant nous nous pendons
à la corde de la soupape, elle s'ouvre béante, fait entendre une musique
étrange: c'est le gaz qui s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se
ferment, avec un bruit sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe.
Nous piquons une tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons
calculé notre chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, le
Jean-Bart a évité la noyade.
La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si calme
au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile à quelques
mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes traînantes, y clapote
avec un léger bruissement; la lune éclaire le globe aérien, qui, au milieu de ce
tableau nocturne, offre un aspect merveilleux.
Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de tous,
on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert humain,
comme les flûtes aiguës d'un orchestre.
--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils ne
nous échapperont pas!
--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos
poumons. Amenez-les sur le rivage.
Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de
paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre
aide.
Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a toutes
les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.
--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre,
écoutez-nous!...
Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils s'y
pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer. Ils s'y
cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
Jean-Bart de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de salade
qu'on égoutte dans un panier.
En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus
au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se mettent
tous en marche aux cris du «oh hisse!» familier aux bateliers. Notre
ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut la déloger.
C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien comme l'aurait fait
Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles de l'aérostat, par nos
remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. L'arbre cède et se casse, non
sans une violente secousse de notre esquif. Mais en vrais loups d'air, il
ne faut pas regarder aux torgnioles!
On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont remplis
de sable, on les entasse dans le panier d'osier, q |